Les Français et le Viêt Nam: une longue tradition de solidarité

Alain Ruscio

Docteur en Histoire

Président du Centre d’Information et de Documentation sur

le Viêt Nam contemporain, Paris

 

Les peuples d’Indochine, et en tout premier lieu celui du Viêt Nam, n’ont jamais réellement accepté la domination française. Les mouvements de protestation, sous des formes extrêmement variées, n’ont jamais cessé, des maquis du Can Vuong à ceux du Viet Minh. Puis, par la suite, ils ont poursuivi leur combat contre un adversaire plus puissant encore, l’impérialisme américain.

Les premiers temps

L’opinion française, longtemps trompée par l’idéologie coloniale, fut majoritairement favorable aux conquêtes, puis à la domination coloniale.

Mais il faut remarquer en parallèle qu’il y eut, toujours, des voix de protestation.

Dès les premières années de la conquête, le mouvement ouvrier français condamna ces expéditions lointaines, faites au prix du sang des Vietnamiens et des Français, contre l’intérêt des peuples. Qui pourrait oublier que les premières protestations vinrent de la grande figure de la Commune de Paris, Louise Michel ? Ou de Jules Guesde, celui-là même qui eut le mérite historique d’introduire le marxisme en France ? Qui pourrait nier que Jean Jaurès lui-même, dans les colonnes du journal « L’Humanité », alors nouveau, a condamné le colonialisme ?

Ensuite, l’après Première Guerre mondiale connaît un phénomène d’une importance considérable : pour la première fois, un colonisé va militer au sein d’un Parti politique français et y faire entendre la voix de ses frères de misère : Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, membre fondateur du parti communiste français (1920), auteur d’un pamphlet retentissant, Le procès de la colonisation française[1]. On sait que celui qui deviendra « l’oncle Ho » gardera toujours cette volonté d’expliquer au peuple français le sens de ses combats, de distinguer entre le système colonial et les ouvriers de ce pays.

Dès ces années-là naît une sympathie profonde du peuple français pour les combats du peuple vietnamien : révolte de Yen Bai, en février 1930, enfin l’insurrection paysanne dite « Soviets du Nghe Tinh », en 1930-1931. Le 9 mars 1933, pour dénoncer la répression, divers intellectuels fondent un Comité d’amnistie et de défense des Indochinois. Romain Rolland en est alors la grande voix. On y trouve des communistes et des communisants (Henri Barbusse, Francis Jourdain, Paul Langevin) des socialistes (Marius Moutet), des pacifistes (Victor Margueritte), des vieux militants anticolonialistes (Félicien Challaye) ou, tout simplement, des témoins directs de certaines pratiques révoltantes, comme Louis Roubaud, auteur d’un livre prémonitoire, Viet Nam, la tragédie indo-chinoise[2], ou Andrée Viollis, qui publiera peu après un témoignage appelé à un énorme retentissement, « Indochine SOS »[3].  Le thème principal de la protestation, la demande immédiate, c’est l’obtention de l’amnistie pour tous les prisonniers politiques[4]. C’est, par exemple, l’exigence que va porter jusqu’en Indochine une délégation du Comité et du Secours Rouge International dirigée par Gabriel Péri (18 février au 18 mars 1934).

Les conquêtes du Front populaire, en ce domaine au moins, amèneront quelques améliorations au sort des Indochinois, dont la libération de centaines de prisonniers du bagne de Poulo Condor.

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Durant la guerre coloniale

Les circonstances particulières de la Seconde guerre mondiale vont permettre au grand dirigeant Ho Chi Minh de revenir enfin dans son pays, puis d’en jeter les bases d’un mouvement de résistance, enfin de proclamer l’indépendance du Viêt Nam, le 2 septembre 1945. Malgré la bonne volonté exprimée par les dirigeants de la nouvelle République, malgré le voyage d’Ho Chi Minh en France, malgré la conférence de Fontainebleau, on sait que les bellicistes (d’Argenlieu, Moutet, Bidault) imposeront finalement la guerre.

Durant le voyage d’Ho Chi Minh en France, des Français de bonne volonté fondent l’Association France-Viêt Nam (été 1946). C’est un triumvirat de haute qualité, Justin Godart, Andrée Viollis et Francis Jourdain, tous engagés avant guerre déjà aux côtés des peuples d’Indochine, qui préside aux destinées de la nouvelle Association. On trouve dans ses rangs des personnalités extrêmement connues : le secrétaire général de la CGT Benoît Frachon, le peintre Pablo Picasso, les écrivains Paul Eluard et François Mauriac, l’ethnologue Paul Rivet, le musicien Georges Auric, le scientifique Francis Perrin, etc.  Dès le début des hostilités, l’Association va affirmer le « droit à l’indépendance d’un peuple dont la conscience nationale pleinement éveillée ne saurait plus être étouffée »[5]. Jusqu’aux années 1950, l’Association va mener de durs combats, avant d’être interdite par le gouvernement.

La grande affaire qui mobilise alors l’opinion est l’incarcération du marin Henri Martin et de la jeune femme Raymonde Dien, tous deux militants communistes, incarcérés en raison de leur lutte contre la guerre d’Indochine. Des voix nouvelles s’élèvent pour exiger la négociation avec Ho Chi Minh et le retrait du Corps expéditionnaire : Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, Hervé Bazin, Jean Chesneaux, Daniel Guérin, Alfred Sauvy, le Pasteur Maurice Voge…[6]

Ce Comité continuera son action jusqu’à la paix de Genève.

Durant la guerre américaine

Le cessez-le-feu obtenu à Genève, la France s’était très vite  désintéressée de l’Indochine. C’est une réalité oubliée aujourd’hui : on parle très peu du Viêt Nam entre 1954 et 1961-1962.

En France, toute l’attention est accaparée par un nouveau conflit, l’Algérie. Dans le monde, les relations internationales sont marquées par les événements de Budapest, le premier Spoutnik, la question du mur de Berlin, la crise des missiles à Cuba…

http://en.wikipedia.org/wiki/France%E2%80%93Vietnam_relations

Au Viêt Nam même, l’intervention américaine, pourtant réelle, n’est pas spectaculaire…  Sur le terrain, au sud, Diem semble contrôler la situation. Ce n’est que fin 1960 qu’est fondé le Front  National de Libération du Sud Vietnam.

C’est ce moment de creux que, début 1961, un tout petit groupe choisit pour fonder une Association ayant pour fonction de faire connaître le Viêt Nam, pour ressort de le faire aimer. Son nom dit tout : Association d’Amitié franco-vietnamienne. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle est toujours là. Il y a, dans les tout premiers temps, Alice et Jacques Kahn, Elie Mignot et Charles Fourniau. En fait, c’est quelques mois plus tôt, au cours de l’été 1960, que Fourniau effectue son premier voyage au Viêt Nam, en compagnie de l’historien Jean Chesneaux. Il en reviendra transporté d’admiration pour ce peuple si attachant et d’espoir en l’expérience originale alors entreprise au nord du 17e parallèle.

L’Assemblée générale constitutive de l’AAFV a lieu le 31 mai 1961.  Résumer plus de 40 années (et quelles années pour le Viêt Nam !) d’activités serait aventureux. Mais sans doute sera-t-il utile de dégager certains grands traits.

D’abord le pluralisme. L’AAFV comptera parmi ses dirigeants des éléments de la quasi-totalité des familles politiques ou idéologiques du paysage français (Claude Cheysson, François Billoux, Raymond Aubrac, Henri Caillavet, l’ambassadeur François de Quirielle…) ; des chrétiens (outre l’infatigable pasteur Voge, Sœur Françoise Vandermeersch, le père Buannic…) ; des spécialistes connus et reconnus de l’Extrême-Orient (Jacques Gernet, Georges Coedès, André-Georges Haudricourt, Pierre-Bernard Lafont, Pierre Brocheux, Daniel Hémery, Georges Boudarel, Georges Condominas, Philippe Devillers…) ; des intellectuels de renom (Aragon, Pierre Emmanuel, Vercors…) ; des personnalités scientifiques (Francis Perrin, le Pr Jacques Roux, Henri Van Regemorter, Laurent Schwartz…) ; des militants de l’humanitaire (Marguerite Thibert…).

De la même façon, des hommes d’affaires, des représentants de Chambres de commerce, nombreux, vinrent assister aux innombrables tables rondes sur la coopération, des hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay furent à l’aise pour évoquer la francophonie, etc.

L’AAFV n’a pas fait de l’agitation, de la propagande, au sens immédiatement utilitaire du terme. Elle a toujours basé sa dénonciation de la politique américaine et saïgonnaise sur une documentation remarquable, sur une fine connaissance des faits. Le caractère novateur, éclairant, de certaines analyses n’est pas tellement étonnant. L’AAFV a été la première à comprendre certains traits forts de la réalité vietnamienne, tout simplement parce qu’elle réunissait en son sein (presque) tous ceux qui réfléchissaient sur le Viêt Nam en France.

L’AAFV a été la première à alerter l’opinion sur la reprise de la guerre, dès le début des années 60. De la même façon, l’AAFV a été la première à dénoncer les épandages chimiques, dès le milieu de cette même décennie. Dès juillet 1963, dans son Bulletin intérieur n°4, elle donne à ce propos la parole à diverses personnalités scientifiques. Puis l’AAFV met sur pied, en 1966, un Cercle d’étude sur la guerre chimique au Viêt Nam, dont les travaux débouchent sur l’organisation d’un Colloque (novembre) et la publication, cette même année d’un Cahier spécial, intitulé « La guerre chimique au Viêt Nam », premier ouvrage français de ce type.

La guerre est également l’occasion de très grands rassemblements de masse. Le premier, à notre connaissance, est celui organisé par les Jeunesses communistes, le 26 novembre 1967. Ce jour-là, 70.000 jeunes venus de la France entière manifestent[7].

Un collectif d’organisations (partis politiques, syndicats, associations de solidarité, mouvements de jeunesse) est chargé de coordonner les actions. Elles sont 20 à l’origine, puis 40… pour finir à 53. On peut citer la Journée des intellectuels pour le Viêt Nam (24 mars 1968, Porte de Versailles à Paris), en présence de Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre, Vercors, Elsa Triolet, Picasso, François Mauriac, Aragon, des médecins, des scientifiques, des artistes du théâtre et du cinéma en quantité impressionnante.

En 1967 et 1968, les organisations furent à l’initiative de la campagne « Un bateau pour le Viêt Nam ». Durant une année pleine, des dizaines de milliers de militants collecteront des fonds. En février 1968 partit du Havre, sur la côte atlantique, un bateau, prêté gracieusement par l’Union soviétique ; il était complètement chargé de  médicaments, de matériel médical, de vêtements, d’outillage. Plus massif encore fut le rassemblement de 200.000 personnes, dans le bois de Vincennes, près de Paris, le 10 mai 1970, dans une véritable forêt de drapeaux de la RDV et du GRP[8].

Un autre moment d’intense expression populaire fut la conférence de Paris. Certes, elle commença à un moment – mai 1968 – où les Français se lançaient dans un grand mouvement de contestation sociale et sociétale qui aboutit, un an plus tard, à la chute politique du général de Gaulle.

Mais les militants – Vietnamiens de France et Français fraternellement unis – n’oublièrent pas pour cela le Viêt Nam. Ils prirent l’habitude d’aller régulièrement, en masse, avenue Kléber, saluer les délégations de la RDV et du GRP. Le plus souvent, les trottoirs étaient noirs de monde, couverts de forêts de drapeaux vietnamiens. Lorsque les délégués adverses – Américains surtout – arrivaient, ils voyaient bien de quel côté battait le cœur des Français !

Cette période est également celle qui voit apparaître une nouvelle génération de militants. En plein cœur de la guerre, il y a en France l’explosion appelée habituellement « événements de mai 1968 ».

Toute une partie de la jeunesse, qui échappe au contrôle des partis traditionnels, s’engage à fond dans les luttes – et la dénonciation de l’agression américaine est au cœur de ces engagements. Des militants que l’on appelle les « gauchistes » fondent des « Comités Viêt Nam de base », organisent des manifestations autonomes, parfois violentes. Au mot d’ordre traditionnel des partis de gauche, « Paix au Viêt Nam », ils substituent ceux de « Le FNL à Saigon », « FNL vaincra ! », etc. Mais cette frange de l’opinion, quantitativement moins importante, souffrit de surcroît de luttes internes entre trotskistes (eux-mêmes divisés), maoïstes, anarchistes, etc. Il n’empêche qu’ils ont donné à une partie de la jeunesse l’occasion de s’exprimer hors des cadres habituels.

Au tournant des années 1968-1970, cependant, un élément nouveau se fait jour : désormais, le mouvement anti-guerre français comprend qu’il ne s’agit plus seulement de défendre un « petit peuple » écrasé sous les bombes, mais de soutenir une grande lutte de libération jusqu’à sa victoire finale. Le premier en France, dès 1965, Charles Fourniau, alors correspondant de « L’Humanité », prédit la victoire du peuple vietnamien. Évidemment, le formidable écho des défaites américaines, la bataille de Khe Sanh, l’offensive du Têt 1968, la série d’avions américains abattus au dessus du Nord, ajoutèrent à l’optimisme des militants.

Les jours qui précédèrent la libération de Saigon furent ceux d’un immense espoir. La presse avait envoyé des journalistes en grand nombre, en général du côté saïgonnais. Pour sa part, l’envoyé spécial de « L’Humanité », Alain Wasmes, suivit la progression des forces révolutionnaires et décrivit jour par jour la vie dans les régions libérées, une à une.

Le 1 er mai 1975 fut pour tous ceux qui avaient lutté pour la victoire finale du peuple vietnamien un moment d’intense joie. Des centaines de milliers de Français défilèrent derrière des banderoles exaltant la victoire toute fraîche du peuple vietnamien et derrière des portraits du président Ho Chi Minh. Lui qui, naguère, avait participé à des manifestations du 1 er mai à Paris – notamment en 1919 et 1920 – eût aimé ce spectacle ! Le 2 mai au matin, le quotidien communiste titra « Viêt Nam, Victoire ! ».

Trente années de guerre – la plus longue du siècle, l’une des plus meurtrières – s’achevaient. Certes, les plaies laissées par ce conflit, les visibles et les invisibles, étaient béantes, la tâche de la reconstruction était immense, d’autant que l’agressivité de l’impérialisme était intacte, que la politique de la Chine allait vite s’avérer agressive. Mais, en ces premiers jours de mai 1975, c’était à autre chose que les amis du Viêt Nam, de par le monde, pensaient. Cette victoire avait une signification historique, au sens premier de cet adjectif : un peuple, résolu, uni, dirigé par un mouvement révolutionnaire lucide, soutenu par les peuples du monde, allié au monde socialiste, avait vaincu la plus grande puissance militaro-industrielle du monde. Après ce fait, les choses ne pouvaient plus être les mêmes dans le monde entier.

Concluons par une formule, retrouvée dans un Bulletin de l’Association d’amitié franco-vietnamienne, un an avant la libération totale du pays, le 16 mars 1974 : « Dans quelques décennies, le Viêt Nam sera une puissance majeure, réunifiée, de plus de 60 millions d’habitants, et qui jouera un rôle considérable, notamment dans les Sud-Est asiatique »[9].

Aujourd’hui, cette réalité s’est imposée à tous. 

Conclusion

Il y a, incontestablement, une qualité particulière des liens d’amitié entre les peuples vietnamien et français. Alors que les multiples agressions venues d’Occident auraient pu, auraient même en toute logique dû, dresser l’un contre l’autre ces peuples, c’est le contraire qui s’est produit.

On le doit à la conjonction de deux pédagogies internationalistes, l’une du côté vietnamien, où Ho Chi Minh, par exemple, a toujours expliqué que le peuple français était son ami (il tint le même raisonnement plus tard avec le peuple américain), l’autre du côté français, où les militants du Comité d’amnistie et de défense des Indochinois, dans les années 30, ceux de l’Association France-Viêt Nam, dans les années 40-50, ceux des grandes manifestations des années 70, ont porté la vraie voix de notre pays.

_________

[1] Paris, Librairie du Travail, 1925 ; rééd. Le Temps des Cerises, Introduction et présentation par Alain Ruscio, Paris, 1999

[2] Paris, Librairie de Valois, 1931

[3] Paris, Gallimard, 1935

[4] Voir par exemple l’Appel : « Trop de sang et de larmes ont déjà coulé sur la terre d’Indochine », L’Humanité,  5 décembre 1933

[5] Préface à Ho Chi Minh, Pour la paix avec le Viêt Nam dans le cadre de l’Union française, Ed. Association France- Viêt Nam, Paris, 1947.

[6] D’après le Bulletin, n° 2, décembre 1953

[7] Voir le film que lui consacrèrent Jacques Krier et Marcel Trillat sur le Site Internet de Ciné-Archives (http://www.cinearchives.org/Catalogue_d_exploitation_CE_JOUR_LA-494-252-0-14.html?ref=fbe537d56ad9092b985f5a6948ca8a56)

[8] http://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-494-685-0-0.html

[9] Bulletin d’Information et de Documentation AAFV, n° 10, avril 1974

Bài đăng báo Đoàn kết số 5 năm 2015

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